SÉLÉNIUM ET THYROÏDITE DE HASHIMOTO
Derrière une simple noix du Brésil se cache l'un des oligo-éléments les mieux étudiés en auto-immunité thyroïdienne. Longtemps relégué au rang de complément « bien-être », le sélénium dispose aujourd'hui d'un dossier scientifique solide dans la prise en charge de la thyroïdite de Hashimoto. Voici ce qu'il faut retenir.
Quoi : de quoi parle-t-on ?
La thyroïdite de Hashimoto est la première cause d'hypothyroïdie dans les pays où l'apport en iode est suffisant, dont la France. C'est une maladie auto-immune : le système immunitaire fabrique des anticorps qui attaquent progressivement la glande thyroïde — principalement les anticorps anti-thyroperoxydase (TPOAb) et anti-thyroglobuline (TgAb).
Le sélénium est un oligo-élément essentiel que l'organisme ne sait pas fabriquer : il dépend entièrement de l'alimentation, elle-même tributaire de la richesse des sols. Or les sols européens en sont globalement pauvres.
Fait peu connu : la thyroïde est l'organe qui concentre le plus de sélénium par gramme de tissu dans tout le corps humain. Ce n'est pas un hasard.
Mécanisme d'action : pourquoi la thyroïde a-t-elle tant besoin de sélénium ?
La fabrication des hormones thyroïdiennes génère naturellement du peroxyde d'hydrogène, une molécule oxydante. Pour se protéger, la thyroïde s'appuie sur des enzymes appelées sélénoprotéines, qui ont toutes besoin de sélénium pour fonctionner : les glutathion peroxydases (protection antioxydante), les désiodases (conversion T4 → T3 active) et les thiorédoxine réductases (équilibre redox cellulaire).
Quand le sélénium manque, ces systèmes de protection s'essoufflent. Le stress oxydatif s'accumule, expose davantage d'auto-antigènes au système immunitaire, et entretient le cercle vicieux inflammatoire propre à l'auto-immunité thyroïdienne.
Leviers : que montrent réellement les études ?
Une méta-analyse de référence parue dans Thyroid en 2024, portant sur des essais randomisés contrôlés (jusqu'à 31 cohortes et plus de 2 300 participants selon les critères analysés), a mis en évidence :
- une diminution significative des anticorps anti-TPO, dès 3 mois de supplémentation, avec un effet qui s'accentue à 6 mois
- une baisse de la TSH chez les patients non encore sous traitement hormonal substitutif
- un effet plus marqué avec la sélénométhionine qu'avec le sélénite de sodium ou la levure sélénifère
Une seconde méta-analyse, publiée en 2025 dans Medicine sur 21 essais randomisés, confirme ces résultats et ajoute une amélioration du ressenti (qualité de vie, humeur) chez certains patients.
En pratique
les protocoles ayant montré des résultats utilisent le plus souvent une dose de l'ordre de 200 µg par jour, prise le matin avec un peu de matière grasse, à distance de deux heures d'une prise de lévothyroxine.
Progrès et limites : où en est-on vraiment ?
Le tableau n'est pas pour autant parfait, et c'est important de le dire :
- L'effet sur les anticorps anti-thyroglobuline (TgAb) s'estompe après 6 mois dans plusieurs études
- L'hétérogénéité entre les essais reste élevée, ce qui invite à la prudence sur l'ampleur exacte de l'effet
Point de vigilance
l'essai SELECT, mené sur plus de 35 000 hommes recevant 200 µg/j de sélénométhionine pendant 5,5 ans, a montré une légère augmentation du risque de diabète de type 2 — chez des sujets déjà correctement pourvus en sélénium au départ. L'EFSA a revu à la baisse, en 2023, la limite supérieure de sécurité, désormais fixée à 255 µg/j.
Ce dernier point change la façon dont on devrait aborder la supplémentation : elle n'a de sens démontré que chez les personnes présentant des anticorps positifs, pas comme une supplémentation « de principe » chez une personne déjà bien pourvue.
En résumé
Le sélénium n'est pas un traitement miracle de la thyroïdite de Hashimoto, mais c'est l'un des rares leviers nutritionnels à disposer d'un socle d'essais randomisés cohérent : baisse mesurable des anticorps, effet possible sur la TSH, bénéfice ressenti chez certains patients. La clé est la personnalisation — cibler les patients avec anticorps positifs, choisir la bonne forme, la bonne dose, et vérifier le statut biologique avant et pendant la cure plutôt que de supplémenter à l'aveugle.
Sources
Huwiler et al., Thyroid, 2024 (DOI 10.1089/thy.2023.0556) · Méta-analyse Medicine, 2025 · EFSA NDA Panel, EFSA Journal 2023;21(1):e07704 · Essai SELECT (Lippman et al., JAMA) · ANSES, Références nutritionnelles en vitamines et minéraux


